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francois-xavier garneau (1809-1866)

2013-02-23T02:17:00+01:00

La Pologne de François Xavier Garneau

Publié par Stéphanie


La Pologne

de François Xavier Garneau

I
Le jour, au loin, blanchissait l'horizon;
Le laboureur sortait de sa chaumière,
Et le troupeau bondissant au vallon,
Paissait déjà la verdure légère.

Le Sarmate était là; le front courbé d'ennuis,
Il voyait à regret s'enfuir l'ombre des nuits.
À ses yeux la clarté renouvelait l'outrage,
Qu'imprimait sur son front le joug de l'esclavage.
Ô ma triste patrie où donc est ta splendeur?
Le barbare, dit-il, ne craint plus ta puissance.
Comme un lion, brisé par la douleur,
Tu meurs sans te venger de sa lâche insolence.

Naguère encor, le guerrier de Wilna
Sur la tête des rois faisait brandir sa lance;
Les plaines de Madrid, les flots de Moskowa
Diront longtemps son nom et sa vaillance.
Son coursier, hennissant aux portes des palais,
Troublait impunément le sommeil des monarques,
Et le doigt sanglant des Parques
Montrait le vieux Kremlin au brave Polonais.

Mais qu'il fut court ce jour de gloire!
Les frimats ont, dans nos lauriers,
Détruit le prix que la victoire
Devait à d'illustres guerriers.

Les rois ne tremblent plus à la voix de leur maître;
Des débris de son sceptre ils ont armé leurs mains,
Et du trône orgueilleux où le sort les fit naître
Ils foulent sous leurs chars le reste des humains.

Depuis ce jour au barde solitaire
La liberté n'inspire plus d'accents;
Sa lyre s'est brisée, et la corde légère
Ne pousse que des gémissements.

Mais n'entendez-vous pas sous le soc qui résonne
Mugir l'acier qui fit trembler les rois?
Des casques et des fers, des débris de couronne,
Au laboureur pensif rappellent nos exploits.
Ici, dit-il, tombaient ces héros de l'histoire;
Toujours pour la patrie, ils bravaient les combats.
Plus loin, Poniatowski s'engloutit dans sa gloire,
Et l'Ister aux tyrans dérobait son trépas.
Hélas! de la Pologne il était l'espérance:
En vain, elle rêvait son antique puissance,
Tout, espoir, liberté dorment dans son tombeau;
De la patrie en lui s'est éteint le flambeau.

II
Heureux le Polonais qui, dans ces jours de deuil,
Avec l'esquif disparut dans l'orage;
Son noble front n'a pas, oubliant son orgueil,
Essuyé la poussière aux pieds de l'esclavage.

Sa tombe est là, dans ces champs immortels
Où résonnait la foudre des batailles.
Des héros ont pleuré sur ses restes mortels;
Le tambour répondait au chant des funérailles.
Sa tombe est là; le triste voyageur
Regarde avec respect la pierre qui la couvre;
Et sous l'herbe penchée et que sa main entr'ouvre,
Il lit un nom... qui fut fidèle à la valeur.

III
Cependant à Warsaw le coursier des barbares,
En paix, foule les champs où dorment nos aïeux,
Et l'air répond aux lugubres fanfares
Que le Cosaque altier exhale dans ces lieux.

Pleure, ô Pologne abandonnée!
L'espoir a déserté ton coeur,
Et la cruelle destinée
Comble ta coupe de douleur.

Mais la nuit de son aile immense
À tes yeux dérobe le jour.
Paix, ta voix trouble le silence
Et le Baskir veille à la tour.

Crains de rallumer sa colère,
Les pleurs blessent l'oeil du tyran;
Il hait le cri de la misère
Qu'arrache un joug intolérant.

En proie aux étrangers perfides,
Gémissent tes fières cités.
Vois briller dans leurs mains avides
Les fruits de tes champs dévastés.

Pleure, ô Pologne abandonnée!
L'espoir a déserté ton coeur,
Et la cruelle destinée
Comble ta coupe de douleur.

IV
Le Sarmate chantait, ainsi, dans son délire,
L'hymne de la douleur résonnait sur sa lyre.
De ses tristes pensers, en vain, troublant le cours,
Les maux de son pays le poursuivaient toujours.
Ah! si l'astre des cieux, des portes de l'aurore,
Revoyait au château, sur les lambris qu'il dore,
Ces armes autrefois fatales au tyran,

Que mes aïeux beignaient dans le sang ottoman,
J'y trouverais écrit par la main d'un autre âge :
Tout pour notre patrie et mort à l'esclavage.
Mais l'orage a détruit ces restes glorieux,
Sous Praga s'est brisé le fer de nos aïeux.
Hélas! ce jour fatal vit tomber ma patrie!
À peine arrache-t-elle une larme attendrie
Au Polonais courbé sous le poids de ses fers;
Comme au mourant pour lui ce nom n'est plus qu'un songe
Qu'un espoir mensonger alimente et prolonge,
Semblable au mirage des déserts.

V
Mais quel chant glorieux vient frapper mon oreille?
Ah non!... mon coeur s'est trop nourri d'illusions...
Cependant, je la vois, la Pologne s'éveille,
J'entends partout retentir les clairons.

L'ange terrestre a dit: Warsaw, brise ta chaîne.
Devant nos fers vengeurs s'est enfui le tyran;
Et les débris de son sceptre insolent
Surnagent dans le sang des guerriers de l'Ukraine.

Il règne encor notre drapeau:
Sorti glorieux de l'orage,
Sois nous dans ce jour le plus beau,
L'arc-en-ciel qui brille au nuage.

Mille ans ont consacré ta gloire et tes exploits;
Tu fus des ennemis le signe d'épouvante,
Et Sobieski, te suivant autrefois,
Renversa le croissant sur la plaine sanglante.

Vieux héros de Praga, lève-toi du cercueil,
L'aigle de la Pologne anime ta poussière.
Dans les murs de Warsaw regarde avec orgueil
Tes enfants couronnés poursuivre ta carrière,
Et sur vos glorieuses tours
Faire parler encor vos magiques tambours.

Chante, ô toi Pologne immortelle!
Ce jour de gloire et de splendeur;
Jamais une palme plus belle
Brilla dans la main du vainqueur.

En vain, une ombre passagère
Couvrit ton front majestueux,
Des tyrans le règne éphemère
Ne fut qu'un rêve soucieux


VI
Mais silence... un bruit sourd gronde dans le lointain...
Oui, c'est le flot qui mugit sur la rive...
Ô barde, tu frémis; pourquoi tremble ta main
Sur la corde plaintive?
Quel phantôme, dit-il, vient de paraître au nord?
Un nuage enflammé reflette au loin sa lance,
Et l'ourse en rugissant voit ses étoiles d'or
Verser des flots de sang sur l'impyrée immense.

Aux armes, Polonais! sur les hortes du Czar;
Mais leur nombre est égal aux feuilles des montagnes.
Braves lanciers, déployez l'étendard,
Ma lyre vous suivra pour chanter vos campagnes!

Ostrolenka!... dit le Baskir,
Soudain s'avança le barbare.
Guerrets, son sang sut vous nourrir.
Le ciel en fut-il moins avare?

Pour nous ce jour fut glorieux;
Mais que nous conta sa victoire!
L'élite de fils courageux,
Pologne, a trop payé ta gloire.

Comme les vagues de la mer
Se précipitent sur la rive,
L'ennemi brandissant son fer
Inonde l'arène plaintive.

Oui, seul le nombre t'accabla,
Sarmate, fils de la vaillance,
En vain, ton courage ébranla
Le Moscovite et sa puissance.


VII
Sur Warsaw le vainqueur jette un oeil irrité.
Dans ses derniers remparts combat la liberté.
Ô liberté chérie, astre de la lumière,
Verra-t-on le tyran dans son humeur altière
De ton auguste autel disperser les débris?
L'implacable destin est-il sourd à tes cris?
Mais hélas, c'en est fait, l'Europe t'abandonne;
Des barbares du nord la voix d'airain résonne.
Warsaw, fière Warsaw! victime offerte aux Cieux,
Tu portas au bûcher un nom pur, glorieux:
Le sang de Sawiski consacra ta poussière.
Dormez, restes sacrés, dans la nuit des tombeaux.
Il vaut mieux succomber, succomber en héros,
Que de vivre pour voir sous les pieds des chevaux
Profaner le sein de sa mère.

Barde, élève encore tes chants;
Que l'autan gronde sur ta lyre;
Emprunte les gémissements
Des flots que l'orage déchire.

La foudre éclate sur les monts,
Le brouillard fuit devant l'orage,
Dans l'air sifflent les aquilons
Qui répondent à ton langage.

Dieu serait-il sourd à ta voix?
Reconnais ces signes terribres,
La mort de son fils autrefois
Troubla les éléments sensibles

Il brisa le joug de la mort,
Il domina toute la terre;
Oui, Pologne, espère encor,
Tu renaîtras un jour de ta poussière.

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2013-02-23T02:14:00+01:00

Le marin de François Xavier Garneau

Publié par Stéphanie

Le marin

de François Xavier Garneau



La nuit est noire et le ciel sans étoiles;
Le vent mugit et frappe, en vain, nos voiles
Que durcissent les frimats.
Adieu patrie! adieu, plus d'espérance.
Adieu ma femme et ma chère Clémence,
Vous ne me reverrez pas.

De la tempête augmente la furie;
La mer blanchit le navire qui crie,
C'en est fait, nous coulons bas!
Adieu patrie! adieu, plus d'espérance.
Adieu ma femme et ma chère Clémence,
Vous ne me reverrez pas.

Vous m'attendez à cette heure peut-être,
Et vous croyez toujours me voir paraître
Froid et couvert de frimats.
Adieu patrie! adieu, plus d'espérance.
Adieu ma femme et ma chère Clémence,
Vous ne me reverrez pas.

Au cap lointain vaccille une lumière...
Mais le vaisseau brisé sombre à l'arrière,
Tous s'élancent dans les mâts.
Adieu patrie! adieu, plus d'espérance.
Adieu ma femme et ma chère Clémence,

Vous ne me reverrez pas.

Tout disparut sous la vague profonde;
Et le marin qui luttait contre l'onde
Répétait encor tout bas:
Adieu patrie! adieu, plus d'espérance.
Adieu ma femme et ma chère Clémence,
Vous ne me reverrez pas.

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2013-02-23T02:13:00+01:00

La harpe de François Xavier Garneau

Publié par Stéphanie

La harpe

de François Xavier Garneau

Harpe divine, ô source d'harmonie,
Répète encor tes chants mélodieux.
Et toi qui d'Apollon partage le génie,
Elève aussi ta voix qui sut charmer les Dieux.
Mais déjà la corde soupire,
L'on dirait un souffle du soir,
Ou le murmure de Zéphire,
Dans les créneaux d'un vieux manoir.
Silence! un chant - La harpe recommence;
L'amour prélude à ses divins accords;
Emilie a repris le fil de sa romance,
Jamais plus doux concert n'embrasa nos transports.
Ah! que ne puis-je en traits de flamme
Graver en moi ces doux accents,
Et nourrir longtemps dans mon âme
Le charme secret de mes sens!
Que ces doux sons expriment bien l'ivresse
De deux amants qui, près d'un jeune ormeau,
Interrogent leurs yeux qu'adoucit la tendresse,
Et jurent de s'aimer jusque dans le tombeau.
O harpe qui te fait sourire?
Eugène volait un baiser
De son amante qui soupire
Et qui n'osa le refuser.

Je vis alors son front où l'innocence
Avait laissé sa couronne de fleurs,
Plus rouge qu'une rose accuser l'imprudence
De l'amant qui déjà flétrissait leurs couleurs.
Mais quel nouvel écho résonne,
C'est le chant de nos vieux soldats;
Et comme la foudre qui tonne
La corde redit leurs combats.

Là bas paraît le guerrier sur l'arène;
Un noir panache ombrage son coursier.
Le glaive dans sa main brille au loin sur la plaine,
Le soleil enflammaient ses vêtements d'acier.
L'airain sonne dans la carrière:
Soudain volent les escadrons;
Au milieu des flots de poussière
Le fer retentit sur les monts.

Victoire! a dit la harpe glorieuse,
Et ses accords devinrent plus bruyants.
Pour s'éloigner bientôt sur la plaine poudreuse,
Et suivre des vaincus les bataillons fuyants.
Car déjà la chanson guerrière
Était à son dernier refrain,
Lorsque la brise printanière
Des ondes effleura le sein.

La fibre d'or imitant son langage,
Du vieux pécheur commença les chansons,
Et les échos lointains dont murmurait la plage
Semblaient en soupirant renouveler ses sons.
Ainsi du poétique délire
La harpe, aimant les doux accords,
Chante ou sourit, gronde ou soupire,
Toujours fidèle à nos transports.

Jadis David répétait avec elle
Ces chants sacrés révérés des chrétiens;
Et l'aurore souvent en suspendant son aile,
Écoutait leurs concerts des monts iduméens.
Au temple un jour j'ai cru l'entendre;
Mais ce n'était plus cette voix
Dont l'écho frappant Alexandre,
Lui fit suspendre ses exploits.

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2013-02-23T02:11:00+01:00

Les exilés de François Xavier Garneau

Publié par Stéphanie

Les exilés

de François Xavier Garneau



I
Assis aux bords lointains, près de la mer lympide,
Ils regardaient le flot rouler vers leur pays.
Il passait lentement; mais encor trop rapide,
Bientôt il disparut à leurs yeux attendris.
S'ils pouvaient comme lui s'éloigner de la rive
De l'exil et des douleurs!
Mais le flot qui s'en va, de la troupe captive
N'emporte, hélas! que les pleurs.

Ô vague fortunée ! ô toi qui de l'orage
Peux lasser la constance et vaincre le courroux,
Ah! si du Canada tu vas voir le rivage,
Laisse, laisse en passant un souvenir de nous.
Tu diras que les yeux tournés vers la patrie,
Tous les jours nous implorons
Le ciel pour nos enfants et l'épouse chérie
Que jamais nous ne verrons.

Ainsi les exilés adressaient au passage
Le flot calme et tranquille emporté vers le nord.
De l'horizon liquide au-dessus d'un nuage
L'astre du jour jetait sur lui ses rayons d'or.
Aux pauvres prisonniers le ciel daignait sourire
Pour adoucir leurs regrets,
Comme en un jour brûlant les lèvres de zéphire
À la tristesse des cyprès.

Cependant tout se tait: le vieux barde se lève,
Déjà vibre la lyre où palpite sa main:
On dirait le doux bruit de l'onde sur la grève,
Ou l'haleine du soir qui caresse son sein.
Un chant commence; chant d'exil et de souffrance,
Comme en répétait autrefois
Dans les tours de Sidon le croisé de Provence
Venu pour venger la croix.

II
« Heureux le barde, heureux celui qui sur la rive
Où le destin avait mis son berceau,
Peut au soir de ses jours où tranquille il arrive,
Dire aussi, là je trouve mon tombeau.

« Heureux celui qui voit à son heure dernière
Autour de lui ses vieux amis priant;
Leur présence adoucit la mort sur sa paupière
En lui voilant l'abîme du néant.

« Heureux il va dormir au milieu de ses pères
Près de l'église à l'ombre d'un côteau;
Ses enfants à genoux diront quelques prières
Avec ferveur le soir sur son tombeau.
« Heureux - mais nous, hélas! sans foyer, sans patrie,
Qui donc viendra pour nous fermer les yeux?
Jouets de la tempête, exilés qu'on oublie,
Peut-être on nous renîra pour aïeux.

« Mais j'insulte nos fils. Ah! le nom de leurs pères
Sera sacré pour eux et leurs enfants.
Car ils ont tout donné pour que des jours prospères
Dans l'avenir embellissent leurs ans.

« Ils ont osé naguère et sans chefs et sans armes
Jeter le gant au géant des combats:
Le colosse ébranlé, le coeur saisi d'alarmes
À Saint-Denis un jour lâcha le pas.

« Mais le nombre bientôt écrasa la vaillance;
Avec Chénier tombèrent nos héros.
Heureux, aux bords chéris, témoins de leur naissance,
Ils vont en paix dormir dans leurs tombeaux.

« Mais nous, pauvres bannis, c'est l'exil, le servage.
Tel le lion des déserts africains,
Par le maure vaincu, traîne son esclavage,
Chargé de fers, dans les pays lointains.

« Arrachés pour jamais du sol qui nous vit naître,
Comme ces bois dont l'ombrage nuisait,
On nous transporte au loin où l'on croyait peut-être
Que chaque jour l'un de nous périrait.
« Hélas! oui, l'air natal manque à notre poitrine.
Ici, la sève est lente pour nos corps.
Où sont nos monts, nos pins, nos caps dont l'aubépine,
Comme une frange, aime à couvrir les bords?

« Où sont les verts penchants de nos riches vallées,
Où l'oeil se plaît à suivre les cordons
Que forment sur les bords des ondes argentées
Les toits nombreux de nos blanches maisons?

« Où sont et nos hivers et leurs grandes tempêtes,
Géants du nord que je regrette ici;
Et ces frimas épais et ces joyeuses fêtes
Où les plaisirs éloignaient le souci?

« Ici, même saison, même ciel monotone;
Le temps à peine y change quelquefois.
Au milieu d'un air chaud un vent poudreux bourdonne,
Ah! rendez-nous nos neiges et nos bois,

« Avec leur grand silence où sont ces nuits si belles
Dont l'astre au loin embrase les frimas;
Tandis que mille feux, brillantes étincelles,
Lui font cortége en marchant sur ses pas.

« O ma chère patrie! ô qu'es-tu devenue?
Nous ne verrons donc plus ton beau ciel bleu,
Et ton fleuve si pur où se mire la nue
Et le soleil de son trône de feu?


« Jamais! l'homme puissant l'a dit dans sa colère,
O précurseurs vers lui trop tôt venus;
Vous boirez des bannis longtemps la coupe amère
Et périrez sous des cieux inconnus.

«Non jamais! » - À ces mots on voit trembler sa lyre.
Sous les doigts du vieux barde un son plaintif expire,
Le chantre pleurait.
Quoi! sous ses cheveux blancs a-t-il des pleurs encore
Lui qui passa peut-être une si rude aurore;
Pour tant souffrir le génie est donc fait?

Mais la nuit sur les flots jetait ses voiles sombres.
Les bannis sont entrés, comme de pâles ombres,
Dans leurs noirs cachots.
Nuls cris joyeux d'enfants, nuls sourires de femmes,
Comme autrefois chez eux n'ont rafraîchi leurs âmes;
C'est le silence des tombeaux.

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2013-02-23T02:10:00+01:00

Légende canadienne de François Xavier Garneau

Publié par Stéphanie
Louise
Légende canadienne

de François Xavier Garneau



« With stern-resolved despairing eye
I see each aimed dart;
For one has cut my dearest tie
And quivers in my heart. »

BURNS.
I
Vois-tu là-bas au pied des riantes collines,
Près des flots azurés éparses des ruines? -
Le villageois de loin n'y passe qu'en tremblant;
C'est là que vient la nuit errer le spectre blanc.
Et l'on dit que souvent sa voix triste et plaintive
Se mêle au vent du soir et gémit sur la rive.
Dans ces pins noirs)adis s'élevait un château,
L'effroi de l'Indien et l'appui du hameau.
Plus d'une fois le choc meurtrier des batailles
Retentit jusqu'au ciel du pied de ses murailles;
Et l'homme rouge ardent en son premier effort,
Au lieu de la victoire y vint chercher la mort.
Mais depuis bien longtemps le fracas de la guerre
Ne troublait plus l'écho de ce lieu solitaire.

Les doux oiseaux des cieux, messagers du printemps,
Cachés sous la feuillée y soupiraient leurs chants.
Aux étoiles du soir l'acier des sentinelles
Ne brillait plus au loin sur le haut des tourelles,
Tandis que l'Indien furtif, silencieux,
Jetait sur eux des bois un regard curieux,
Ou que, levant sa hache au-dessus des campagnes,
Son bras les menaçait du sommet des montagnes.
Les flots du Saint-Laurent murmurant sur leurs bords,
Aux chants des villageois mêlaient leurs donx accords.
Tout respirait la paix et le bonheur champêtre,
Bonheur que chaque jour l'aube faisait renaître.
II
D'Edouard de Chambly
Ce manoir était l'héritage;
Et l'on voyait au-dessus du village
S'élever dans les airs de loin son front hardi.
Là, naquirent toujours des guerriers intrépides,
Fidèles à l'honneur comme ils l'étaient aux cieux;
Et le Canadien qui passait dans ces lieux,
Suspendant l'aviron sur les ondes limpides,
Disait: « Puissent leurs fils être aussi braves qu'eux, »
Puis s'éloignait les yeux humides.
Le vieux soldat aux temps qui n'étaient plus
Avait reporté sa mémoire;
À l'aspect du passé ses sens s'étaient émus
Car il lui parlait de sa gloire.
III
Dans les arbres touffus autour du vieux château
Dont l'image en tremblant se dessinait sur l'eau,
S'entretenaient un soir Edouard et Louise
Assis sous les rameaux balancés par la brise.
Louise ressemblait sous ses vêtements blancs
À ces anges du ciel purs et resplendissants
Dont les bardes divins nous ont tracé l'image.
Une noble douceur régnait sur son visage.
L'un pour l'autre leurs coeurs semblaient être formée,
Avant de le savoir tous deux s'étaient aimés.
Mais des feux inconnus troublaient déjà leurs âmes.
Dans leurs sens agités s'allumaient d'autres flammes;
Assis au bord des flots à leurs pieds murmurant,
Murmure qui comme eux soupirait tendrement,
Edouard appuyait sur les bras de Louise
Son front dont les cheveux se jouaient dans la brise,
Tandis que les oiseaux voltigeant dans les airs,
Répandaient autour d'eux leurs amoureux concerts.
Là, leurs coeurs se livraient aux douces rêveries;
Tous les jours enivrés à leurs coupes fleuries,
Ils semblaient oublier leur terrestre séjour!
Quel bonheur est égal à son premier amour!
Mais ce bonheur, hélas! durait peu pour Louise.

Le rayon lumineux dans son âme surprise
Jetait un vif éclat, puis mourait aussitôt;
Le calme ne faisait que passer sur le flot.
Edouard, tout semble nous sourire;
Et pourtant peut-être ai j e tort?
Mais malgré moi je crains le sort,
Et les pressentiments que le passé m'inspire.
Qui sait quel avenir me destine le ciel?
Qui peut jamais sonder ce secret éternel? -
L'avenir! Devant nous, il recule sans cesse.
Dans le fond du passé, que vois-je? la tristesse.
Le trépas avec elle a marqué mon berceau:
Hélas! mes premiers cris troublèrent un tombeau.
Non, je n'ai jamais vu ceux qui m'ont donné l'être:
Sous le toit étranger, Edouard, j'ai dû croître.
Puis elle devint triste. Orpheline en naissant
Elle n'avait jamais connu l'embrassement,
Le tendre embrasscment d'une mère chérie;
Et sans savoir pourquoi sa paupière attendrie
Se voilait souvent de pleurs,
En voyant du matin, le soir, périr les fleurs,
Ou la feuille que loin de sa tige tremblante
Emportait dans son cours l'onde toujours fuyante. -
Edouard! Edouard! pour toi fut le bonheur.
Et dans ces lieux si chers un père dont le coeur
Te comprit et pour toi battait plein d'espérance,
Veilla sur ton berceau, protégea ton enfance;
Une mère sourit tous les jours à tes voeux,
Et sème sur tes pas des jours purs et heureux.
Mais moi, pauvre étrangère, en vain mon âme est triste,
Qui peut soulager sa douleur?
Hélas! chaque penser qui m'égaie ou m'attriste
Doit naître et mourir dans mon coeur.
À ces mots, Edouard s'attendrit et la presse
Longtemps contre son sein: Pourquoi tant de tristesse,
Ô toi, pour qui je donnerais mon sang!
Eh! ne suis-je donc plus ton frère, ton amant?
Rejette loin de toi ces lugubres pensées.
De ton sort satisfait les rigueurs sont passées.
Le mien qui nous sourit veillera sur nos jours.
N'as-tu pas foi dans lui comme dans nos amours? -
Edouard, pourrait-il changer la destinée?
La mienne me poursuit depuis que je suis née.
Un songe que j'ai fait, et qui troubla mes sens,
Semble ajouter encor à mes pressentiments.
Toi qui fais, Edouard, toute mon espérance,
Pardonne à mon coeur son effroi;
Il n'a rien de caché pour toi,
Et ce récit pourra soulager sa souffrance.
IV
« Un soir on entendait dans ce manoir antique
« Des pas sourds, cadencés, une douce musique;
« Puis un bruit prolongé de rires et de voix
« Qui réveillaient l'écho silencieux des bois.
« Les fenêtres semblaient rayonner de lumière;
« Les flots du Saint-Laurent dans leur pente légère
« Brillaient comme un miroir qu'embrasent mille feux,
« Et leur reflet dorait les nuages des cieux.
« L'on fêtait en ces lieux une grande victoire,
« Dont toi-même, Edouard, tu partageas la gloire.
« Cent beautés y brillaient, et leurs traits souriants,
« Sous leurs longs cils archés leurs yeux noirs, languissants
« Étincelaient de grâce, et partout leur sourire
« Répandait dans les coeurs la joie et le délire.
« L'on vantait tes exploits, on chantait les vainqueurs;
« Ton vieux père à ton nom, d'orgueil versait des pleurs...
« Mais un bruit tout-à-coup frappe la salle immense.
« Ah ciel! là-bas, là-bas, un spectre qui s'avance!
« Tous les yeux sont tournés au sommet du côteau
« Que la lune effleurait derrière le château.
« L'oeil attaché sur lui la foule s'est pressée,
« Muette de frayeur elle reste glacée.
« Je sens encor mon sang remonter vers mon coeur.
« Ses yeux étaient hagards; une sombre pâleur
« Sous ses cheveux épars régnait sur son visage;
« Mais sa voix était douce et semblable au feuillage
« Qu'agitent mollement les zéphirs du matin.
« De son linceul vers nous il éleva la main.
« Et sa parole alors suave, mais tremblante,
« Porta jusqu'au festin sa plainte gémissante;
« Et l'écho de la nuit en répétant ses chants
« Fit retentir le ciel de ces tristes accents:

« Echos du soir qui veillez dans la plaine,
Vers Edouard portez ma triste voix;
Car de la nuit l'humide et froide haleine
Glace mon sein qui tremble sous mes doigts.

Il ne vient pas et sa pauvre Louise
Dans la nuit sombre attend toujours en vain;
Va-t-il laisser au souffle de la brise
Périr de froid la fleur sur son chemin?

Cher Edouard, pourquoi briser ma vie?
Si jeune encore et verser tant de pleurs.
Mais tendre rose, à sa tige affaiblie,
L'aquilon souffle avant l'aube et je meurs.

Il n'entend plus la voix de l'orpheline
Dont les accents faisaient vibrer son coeur;
Froide et tremblante au haut de la colline
Elle n'est plus que l'enfant du malheur.

Tombé là-bas, en gardant la frontière,
Parmi les preux qu'a frappé le trépas;
Le noir tombeau va couvrir sa poussière,
Car Edouard ne nous reverra pas. »

« On entendait encor ces mots dans la nuit sombre
« Que le spectre à nos yeux disparaissait dans l'ombre.
« Un silence suivit ce spectacle effrayant,
« Présage qu'on n'osait s'expliquer qu'en tremblant,
« Quand le bruit d'un coursier retentit dans la plaine.
« Bientôt l'on entendit sur le parquet de chêne
« Glisser en murmurant le sabre d'un soldat
« Qui revenait des bords de la Monongahla.
« Dans le château soudain un bruit confus résonne,
« Et ton père pâlit, la force l'abandonne;
« De sa tremblante main la coupe avec fracas
« Tombe sur le parquet et se brise en éclats -
« Edouard n'était plus ! - »
Puisse n'être ce songe
Qu'un présage trompeur que soufflait le mensonge
A l'esprit du sommeil qui flottait sur mes yeux.
Mais je n'ose sonder dans les secrets des cieux.
Edouard à ces mots a gardé le silence;
Son coeur semble un moment frappé par la puissance
Que le génie occulte évoque en sa frayeur.
Mais la raison bientôt domina dans son coeur. -
As-tu vu quelquefois flotter sur la campagne,
Louise, des brouillards d'où là-bas la montagne
Paraissait s'élever comme du sein des flots.
Tes yeux cherchaient, en vain, nos verdoyants côteaux.
A peine le soleil commençait sa carrière,
Le brouillard se perdait noyé dans sa lumière
Tel, devant la raison le rêve de la nuit,
Qui troublait le sommeil, se dissipe et s'enfuit.
Pourquoi tremblerions-nous devant un vain fantôme?
Comme au sein de la Grèce, on vit jadis un homme,
Aux pieds d'un dieu qu'il fit, tomber saisi d'effroi.
De la raison connaissons mieux la loi.
Le ciel ne fut-il pas pour nous toujours propice;
Ta sensibilité fait seule ton supplice.
Ce ciel brillant et pur accuse nos soupçons;
Et tu sais qu'en doutant dès lors nous l'offensons.

Regarde l'oiseau qui passe
Doute-t-il de l'avenir?
En voltigeant dans l'espace
Il ne songe qu'au plaisir.
Et quand l'air est serein et frais dans le bocage
Ne fait-il pas sans cesse entendre son ramage?
Pourtant l'hiver viendra lui ravir son bosquet.
Et nous, un rêve vain nous trouble et nous distrait.
OA délices de mon âme,
Louise, les cieux nous seront bons;
Ils souriront à notre flamme,
Car ils sont purs nos coeurs, comme l'air sur nos fronts.
Ta voix, cher Edouard, comme le frais zéphire
A versé dans mon sein le calme et la fraîcheur;
Et ma crainte s'enfuit devant ton doux sourire
Je suis sûre toujours près de toi du bonheur.
Puis ces nuages passaient;
Le ciel n'est pas toujours sombre.
Et ses yeux reparaissaient
Purs, son front n'avait plus d'ombre.
V
Mais un jour un long cri passa sur les côteaux.
Et les armes ont brui partout dans les hameaux.
La guerre au Canada! - debout soldats de France!
Aux champs virginiens déjà brille la lance.
Louise, tout-à-coup, se rappelle en tremblant,
Le songe affreux qui lui fit tant d'alarmes;
Mais au château, déjà, se préparaient les armes,
Car le sang des Chamblys était noble et vaillant.

Partout retentissait le clairon des combats;
Les vassaux de Chambly se pressent sur ses pas.
Et plus d'un vieux guerrier à la démarche altière
Semble encore animer leur audace guerrière.
Leurs coeurs battent d'orgueil à l'aspect de ces preux.
Le coursier de leur chef frappant le sol poudreux,
Ronge au pied du château son frein couvert d'écume,
Impatient son oeil ensanglanté s'allume.
Déjà le blanc panache ombrage en balançant
Sur le front d'Edouard, un regard menaçant.
À l'épaule en sautoir pendait sa carabine;
Un stylet d'or brillait au bas de sa poitrine. -
Edouard! Edouard! sa mère en sa douleur,
Au milieu des sanglots le presse sur son coeur.
Mais Louise était là, debout, pâle, immobile -
Il la serre en ses bras; dans sa douleur tranquille
Elle ne peut parler, elle ne sent plus rien,
Son coeur serré respire à peine sous sa main.
Son amant était loin qu'elle croyait encore
Entendre résonner sa voix douce et sonore.
VI
Sur la Monongahla règnent des défilés
Bordés d'antiques pins et de pics mutilés.
Dans le fond du vallon l'herbe épaisse et pressée
Flottait au gré du vent comme l'onde agitée.
C'est là que De Beaujeu, chef habile et prudent,
Attend des ennemis le flot envahissant.
L'acier muet brillait au travers des feuillages.
Soudain un bruit lointain troubla ces lieux sauvages.
Les voilà! c'est Braddock, et douze cents soldats,
Ses plus braves guerriers accourent sur ses pas.
Chez les Canadiens règne un profond silence.
Beaujeu n'a pas besoin d'exciter leur vaillance;
Ils savent sans chef même et combattre et mourir.
On lisait sur leurs fronts l'espoir de conquérir.
Bientôt, des ennemis résonnent les trompettes;
Les rayons du soleil frappaient leurs bayonnettes.
Ils marchent pleins d'orgueil, et de leurs étendards
L'ombre, en se prolongeant, couvrait leurs fiers regards.
Ils marchent - mais, soudain, ainsi que dans l'orage
L'éclair étincelant traverse le nuage,
Brille un feu qui, partout, sur eux vomit la mort.
Sur les cris des mourants s'élève un cri plus fort,
Vive le roi! trois fois de montagne en montagne
Ce cri canadien roula dans la campagne.
Tel on vient de l'entendre aux rives des Détroits
Terrible aux ennemis encor comme autrefois,
Comme le flot brisé sur la roche plaintive
Retombe avec fracas en blanchissant la rive,
Les ennemis rompus et saisis de frayeur
Reculent un moment sous ce feu destructeur.
Mais la voix de leurs chefs à la fin les rallie;
Le combat recommence avec plus de furie.
Les cris des combattants s'élèvent jusqu'aux cieux.
Les boulets rugissants s'élancent furieux.
Le ciel était couvert de torrents de fumée
Sillonnés avec bruit par la foudre enflammée.
Tout-à-coup De Beaujeu par le fer est atteint;
Une balle invisible a tranché son destin.
Il chancelle et puis tombe avec bruit sur l'arène.
La mort, la mort planait en tous lieux sur la plaine.
Le brave Washington combattant en soldat,
Avec quelques guerriers balance le combat.
Les fils du Saint-Laurent répandent le carnage;
L'intrépide Dumas anime leur courage.
La carabine au poing, dans sa bouillante ardeur,
De Chambly comme lui combat avec valeur.
À la tête des siens il plonge en la mêlée;
La hache des combats à sa voix est levée.
Leurs tranchants meurtriers en cercle fendant l'air,
S'élevaient, retombaient aussi prompts que l'éclair.
La mort suivait leurs coups - quand rendant son épée
D'une main défaillante et qu'un fer a frappée,
Devant Chambly s'arrête un guerrier d'Albion,
Pâle et le sang partout ruisselant sur son front.
Un air noble, mais doux animait sa figure;
Jeune, ses traits sont beaux; sa blonde chevelure
En boucles retombait sur son habit doré
Que la poudre a noirci, la hache déchiré.
Guerrier, dit-il, reçois ces inutiles armes
Que mon bras mutilé ne peut plus soutenir,
A ses décrets le ciel me force d'obéir.
Et l'on vit dans ses yeux paraître quelques larmes.
Avec peine son coeur se soumettait au sort,
Qui semblait lui ravir la gloire de la mort.
Brave guerrier, lui dit De Chambly, ton courage
Méritait un sort plus heureux;
Mais aux combats la fortune est volage.
Nous saurons respecter un soldat valeureux.
Il dit: quand près de là passe un Indien farouche;
Ces mots, ces mots affreux s'exhalent de sa bouche:

Guerriers! point de quartier, partout mort aux Anglais!
De sa hache le sang coulait à flots épais.
Au-dessus de son front, longtemps il la balance;
Et sur le prisonnier avec un cri la lance.
Pour détourner le coup Chambly lève son bras;
Dans l'air vint se choquer l'acier des tomahawks,
Mais celui de l'Indien rebondit vers la terre;
Dans le flanc de Chambly la hache meurtrière
S'enfonce en mugissant; le guerrier en tombant
Exhale avec son âme un sourd gémissement.
Cependant le combat s'éloigne dans la plaine;
Les morts et les mourants jonchent partout l'arène,
La victoire, déjà, couronnait les vainqueurs.
Braddock s'oppose, en vain, à leurs flots destructeurs :
Chaque effort qu'il veut faire accroît encor l'abîme.
Mais l'aspect de la mort et l'aigrit et l'anime.
Le fer l'atteint enfin. Ses soldats effrayés
Dans leur confusion sont partout foudroyés.
Ils fuyaient - leur terreur dans la fuite s'augmente;
Ils vont semer au loin la mort et l'épouvante.
Braddock enfin lui-même est obligé de fuir;
Mais honteux il arrête, il veut aussi mourir;
Son coeur altier ne peut survivre à sa défaite.
Il voit en expirant sa déroute complète,
Et dans ce jour sanglant les fils du Canada
Élever leurs drapeaux sur la Monongahla

VII
Le manoir était triste, et le vent de l'automne
Frappait dans les vitreaux plaintif et monotone.
La lampe vacillant au milieu du salon,
Jetait sur les lambris un blanchâtre rayon.
Louise veillait seule, et la tête penchée
Ses regards s'arrêtaient sur la voûte étoilée
Que souvent lui cachait un nuage fuyant;
Puis ensuite le ciel devenait plus brillant.
Le vent qui gémissait au milieu du silence
Dans son âme pensive entretient la souffrance,
De songes effrayants agite son esprit,
Fantômes fugitifs dont son coeur se nourrit.
Pourquoi donc suis-je triste? ah! la vie est amère.
Edouard!... non, nul bruit au chemin solitaire!
Qui sait s'il reviendra, s'il reverra jamais
Le toit qui l'a vu naître et nos bocages frais? -
Sa nef fendre les flots? Les dangers, la misère
Ont partout assiégé sa nouvelle carrière.
Peut-être, hélas! la mort sans cesse sur ses pas
A moissonné ses jours au milieu des combats...
Et ses yeux attendris se remplissaient de larmes.
De noirs pressentiments augmentaient ses alarmes
Quand un soir un bruit sourd agite le côteau;
Un guerrier inconnu paraît dans le château.
Le coeur bat à Louise; elle craint, elle espère:

Edouard l'avait-il envoyé vers sa mère?...
Mais sa mère se tait, elle semble pâlir;
Un mot qu'elle étouffa venait de la trahir.
Après avoir gardé quelque temps le silence,
Louise, lui dit-elle, on a tous sa souffrance,
Mais à la supporter on montre son grand coeur;
Et le courage est fait pour braver le malheur.
C'était mon seul enfant! Mais qu'as-tu donc Louise,
Oh ciel! je n'en puis plus! ah! ma tête se brise.
Edouard! Edouard! s'écrie avec douleur
L'amante qui soudain tomba de sa hauteur.
Le château retentit. La mort sur son visage
Avait déjà jeté son éternel ombrage.
À ce spectacle ému le guerrier valeureux
Sentait couler les pleurs qui tombaient de ses yeux.
Hélas! c'en était trop pour le coeur de la mère,
Ses glas tintaient, le soir, au village en prière.
Et dans chaque chaumière au pied d'une humble croix
Des échos pleins de pleurs répondaient à leur voix.
Depuis l'on dit qu'on voit du haut de ces collines
Louise errer la nuit au sein de ces ruines.

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2013-02-23T01:58:00+01:00

La presse de François Xavier Garneau

Publié par Stéphanie
La presse

de François Xavier Garneau

Messager des pensers que vomit le cratère,
Sans cesse bouillonnant sur l'Etna qu'il éclaire,
Ma main aux quatre vents jette de son sommet
Cette manne à l'esprit des enfants de Japhet.
Et depuis que Strasbourg imprimant la pensée,
Affranchit la raison du règne de l'épée,
De la presse toujours fidèle serviteur,
J'ai pendant trois cents ans colporté son labeur.
Dans ma course aujourd'hui j'éclabousse les trônes;
Mais je naquis petit, faible et vivais d'aumônes.

Dans ces siècles obscurs, timide, j'ai d'abord,
Comme un vilain soumis, respecté le plus fort.
On me voyait furtif commencer ma carrière
Débitant aux châteaux des livres de prière,
Où les moines surpris virent, non sans effroi,
L'art d'embellir un T. dérobé, su par moi.
Le noble châtelain se penchant sur sa fille
Admire dans ses mains des Heures où tout brille,
Caractères, couleurs, grotesques ornements,
Tous objets qui charmaient les yeux au bon vieux temps.
Il sourit au succès de l'art qui vient de naître,
L'imprudent ne voit pas de loin surgir un maître.
Il se croyait trop grand pour craindre cet engin;
Sa puissance, déjà, s'écroulait sous ma main.

Mais la Presse bientôt étendit son empire.
Naguère, jeune ormeau, craignant même Zéphire,
Elle cachait son front à l'approche du vent;
Aujourd'hui dans les airs elle brave l'autan.
S'alliant au génie elle éclaira le monde;
Sa clarté dissipa l'obscurité profonde;
La vérité brilla, le mensonge s'enfuit,
Cachant son front hideux dans l'ombre de la nuit;
L'homme moins préjugé devint enfin plus sage.
Je disais: voilà donc, en effet, mon ouvrage.
Sur les monts escarpés tombèrent les châteaux,
Où de petits tyrans écrasaient leurs vassaux;
Lc peuple devint homme et les princes plus justes
Furent, en vérité, des monarques augustes.
Si quelque Balthazar, impie, audacieux,
Osa fouler aux pieds la justice et les Dieux,
De cette idole d'os bravant l'audace altière
À sa face mon pied fit jaillir la poussière;
Et les peuples riant de sa confusion
Proclamèrent ainsi pour reine la raison.

Cependant s'élevaient, déjà, de faux prophètes:
Leurs traits étaient contrits et leurs voix contrefaites.
Aux folles passions élevant leurs autels,
Ils semèrent la haine au milieu des mortels;
Et le monde depuis incertain dans sa route
Sur le juste et le faux balance dans le doute.
Les partis se formant et régnant tour à tour,
Leur haine prononçait des jugements d'un jour.
Les bouchers de Smithfield, le glaive des Cévennes
Rendaient et la raison et la justice vaines.
Une fois la raison crut régner un moment;
Mais Marat vint, Marat! il demande du sang.
Apôtre d'un parti qui se dit populaire:
Pour triompher, dit-il, le sang est salutaire.
D'un principe opposé farouche partisan
Le Herald, après lui, s'écrie: encor du sang!
Haro ! sur le vaincu; que le bûcher s'allume.
Peuple, contemplez donc, voilà le sang qui fume:
Pour Gracchus, pour César... ainsi dans tous les lieux,
Le sang est le tribu qui se prise le mieux.

Eh! quand reviendras-tu, prêtre de la justice,
De ces Nathans trompeurs débarrasser la lice?
Joad, où donc es-tu? vain siècle de clarté,
Dis, dis-moi dans quel lieu trouver la vérité?...
Mais toujours près de lui le mal a son remède.
Aux esprits éclairés il faudra que tout cède.
Et leur nombre petit s'agrandissant toujours
Ramènera chez l'homme, enfin, de plus beaux jours.
Sans cesse en tous les lieux s'étendra leur puissance;
Devant elle fuiront l'envie et l'ignorance.
Les prêtres de Baal voyant tomber leurs Dieux,
En se couvrant le front disparaîtront comme eux.
En vain, ils défendront la voix des faux oracles,
Proclameront partout, l'effet de leurs miracles,
Flatteront l'intérêt, le sombre préjugé,
Multiplieront leurs traits contre la vérité;
Semblable à Galilée au pied du Capitole;
Journal publié à Montréal.

Le génie inspiré bravera leur idole;
Et luttant corps à corps avec leurs dogmes vains,
On le verra briser leurs armes dans leurs mains.
Si quelquefois le peuple abusé les protége,
Et même sur lui lève une main sacrilége,
Lui, cédant un instant à l'orage irrité,
Il reviendra plus fort, et son bras redouté,
Renversant à la fin leur temple et leur idole,
Et brisant devant eux le marbre où leur symbole,
En paradoxe obscur, trompait l'âme et le coeur,
Aux yeux de l'univers saura sortir vainqueur.
Ainsi l'on voit un aigle en lutte avec l'orage
Avancer, reculer, combattre avec courage.
Il descend, il remonte et l'aquilon lassé,
Gronde et cède aux efforts de l'aigle courroucé,
Qui bientôt s'élevant au-dessus de la nue,
Voit au loin dessous lui la tempête vaincue,
Et planant dans les airs aux regards du mortel
S'élance triomphant dans les flots du Soleil.

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2013-02-23T01:56:00+01:00

A mon fils de François Xavier Garneau

Publié par Stéphanie
 A mon fils

de François Xavier Garneau



Lorsque tu dors sur le sein de ta mère
Souvent mes yeux s'arrêtent sur tes traits,
Où les zéphirs sous la gaze légère
Portent des champs les parfums toujours frais.
Mais qui peut dire, en quittant le rivage,
Que les zéphirs te suivront jusqu'au port?
Dors, mon enfant; le ciel est sans nuage,
Et l'aquilon ne souffle pas encor.
Des rêves d'or berceront ton enfance;
Insoucieux, tout te semblera beau.
Tu grandiras, avec toi l'espérance,
Prisme trompeur qui nous suit au tombeau.
Plus tard enfin le temps impitoyable
Détruira tout, plaisirs, projets, bonheur.
Dors, mon enfant; ton rêve est agréable,
Bientôt viendront des pensers de douleur.
Si ton génie à la lyre sonore
Prête des chants inspirés par les Dieux,
Comme l'oiseau qui chante avec l'aurore,
Ils n'auront plus d'écho que dans les cieux
Ces doux refrains qui charment mon oreille
Vont s'oublier pour des sons inconnus.
Dors, mon enfant; pour toi ta mère veille
Et de sa voix les chants sont suspendus.

Si le destin sur la terre étrangère
Guide tes pas bien loin de ton pays,
Tu verseras plus d'une larme amère
Au souvenir de ces bords trop chéris.
Le haut rang même où tu semblerais être
Perdra soudain à tes yeux sa splendeur.
Dors, mon enfant; le sol qui t'a vu naître
Sera toujours le pays de ton coeur.

Si fier, enfin, des exploits de nos pères,
Tu te plaisais au milieu des combats,
Puisse le ciel rendre tes jours prospères
Et loin de toi conduire le trépas.
Mais là du moins l'homme tombe avec gloire,
Et son pays lui doit un souvenir.
Dors, mon enfant; si tu vis dans l'histoire,
Laisse un nom cher aux fils de l'avenir.

Mais l'avenir se grossit de nuages;
Pour bien des fils les legs seront sanglants:
Si je pouvais conjurer ces orages,
Avec plaisir je verrais ton printemps.
Non, le passé n'a pas brisé ses armes,
Chacun se dit : Washington renaîtra.
Dors, mon enfant; car le tambour d'alarmes
Trop tôt pour toi peut-être sonnera.

Moi, je voudrais, mon fils, qu'à ton asile
Cérès brillât au milieu des neuf soeurs,
Et que la paix à leur appel docile

Y présidât le front orné de fleurs;
Dans se séjour, seul que je te souhaite,
D'amis choisis toujours environné,
On vît les arts embellir ta retraite
Dans quelque lieu champêtre et fortuné.

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2013-02-23T01:53:00+01:00

Le rêve du soldat de François Xavier Garneau

Publié par Stéphanie
Le rêve du soldat

de François Xavier Garneau



Quand la France héroïque inscrivait sur la pierre
Les exploits de ses fils devant la foule altière,
Les vieux rois inclinaient leur front;
Et lorsque de la nuit flottaient les voiles sombres,
Ils croyaient voir paraître encor leurs grandes ombres
Sur tous les points de l'horizon.
D'Alkmaer brillaient les bayonnettes,
Le sabre achevait les défaites
De Marengo, puis d'Iéna:
Et sur ces têtes couronnées
Le cauchemar jetait les journées
De Freidland et de Moscowa.

Moi, jeune étranger, seul, isolé dansla foule,
À chaque cri semblable au tonnerre qui roule
Je saisissais un souvenir.
Je disais: Je descends des fils de la Neustrie,
Nos aïeux appelaient la France leur patrie,
Comme elle ils surent conquérir.
Les chainps d'Hastings, Naples, Byzance,
Furent témoins de leur vaillance;

À qui doit-on la liberté?
Les barons normands la léguèrent'
Les preux d'Albion la gardèrent
Pure pour la postérité.

Les vieux guerriers veillaient alors aux Invalides,
Aux fenêtres passaient leurs lumières rapides,
Car ce jour était grand pour eux.
Un seul manquait: soldat d'Egypte et de Russie,
Devant l'arc d'alliance, enfin, que sa patrie
Renouvelle avec d'anciens preux;
Il relisait sur les murailles
Les histoires de leurs batailles
Et les noms inscrits aux arceaux;
Puis à genoux pressant la pierre,
Il répétait une prière,
Prière sainte du héros!

Il priait, quand soudain dans l'air il croit entendre
Une marche guerrière et qui semble descendre
En sons mâles devers ces lieux:
Puis comme un bruit de pas mesurés qui s'avance,
Et puis, bientôt il vit les grands guerriers de France
Sortir d'un nuage des cieux.
Devant le spectacle sublime
De la poussière qui s'anime
De tous ces héros du passé,
Le vieux soldat que la mitraille
A mutilé dans la bataille,
D'un saint effroi se sent troublé.

Et l'immortel cortége, au front pâle et sévère,
Défilait d'un pas lent, et chacun sur la pierre
Léguait un nom au monument.
Le premier c'est Clovis, fondateur d'un empire
Que quatorze cents ans n'ont encor pu détruire.
Il lui donna pour fondement
Soissons, immortelle victoire,
Où les Francs consacrent sa gloire
Par la défaite des Romains;
Et Tolbiac où de son glaive
De leurs corps sanglants il élève
Une digue aux cruels Germains.

Le voilà celui qui, sans égal mille années,
De la France porta si haut les destinées,
Charlemagne! ce vaste nom
Qu'avec étonnement, l'homme contemple encore
Dans ces temps reculés, ainsi qu'un météore,
Éclaire partout, l'horizon...
Mais déjà sa grande ombre passe
Et celle de Roland s'efface
Avec la foule des guerriers,
Dont les héroïques histoires
De batailles et de victoires
Embrasaient tant les chevaliers.

Muet, le vieux soldat de l'oeil suivait ces ombres
S'avançant lentement vers les nuages sombres

Qui lui dérobaient l'horizon.
Leurs yeux creux et perçants brillaient sous leur paupière
Et leurs habits semblaient couverts de la poussière
Des vieux sépulcres de Memnon.
Voici Guillaume d'Angleterre,
Conquérant, sa fortune altière
N'a pas trahi ses derniers jours,
Et même son ombre terrible
Semblant encor plus inflexible
De sa tombe règne toujours.

Plus loin c'est Jeanne d'Arc, Lafayette, Xaintrailles,
Lahire, Barbazan vieillis dans les batailles,
Et le vainqueur de Formigny.
Dunois et Richemont, Buchan passaient à peine
Qu'un fantôme paraît derrière eux et se traîne,
Personne n'est auprès de lui.

Quelle est donc cette ombre inconnue
Qui semble appréhender la vue
De tant de redoutables preux?
Son nom? il a trahi sa patrie,
Bourgogne, ton âme flétrie,
Non, ne verra jamais les Dieux.

Chacun le fuit; son front que couvre de ses rides
Le mal à l'oeil furtif, aux prunelles livides,
Semble plier sous les méfaits.
Condamné du destin, pour expier ta peine,
A traîner à tes pieds une éternelle chaîne
Qui ne te quittera jamais,

Ombre perfide, ombre sinistre,
Des discordes lâche ministre,
Annonces-tu quelque malheur?
Comme cette vapeur fatale
Qui sur la rive orientale
Présage l'orage au pêcheur.

Mais il est déjà loin ce fantôme coupable
Qui subit chaque jour le décrêt redoutable,
Arrêt de malédiction!
Son exemple funeste est commun à chaque âge:
L'homme est comme un navire assailli par l'orage,
Victime de l'ambition.

Le ciel a rendu sa justice
Que son jugement s'accomplisse:
Personne ne plaint les pervers,
Car sur la terre il est encore
Plus de vertu qui nous honore
Que de crimes dans les enfers.

Les chevaliers vainqueurs dans le combat des trente!
De leurs casques d'airain une aigle menaçante
Couronne le vaste cimier.
À chaque pas qu'ils font de leurs cottes de maille,
Que le sang si souvent teignit dans la bataille,
Résonne sourdement l'acier.

Héros qui méprisaient la vie,
Pour la gloire de leur patrie
Ils ne lui refusèrent pas
Leurs bras et leurs fermes épées
Que leur valeur avait trempées
Dans le carnage des combats.
Ils passaient, ils passaient, ces preux dont la victoire
Illumine le front de couronnes de gloire,
Qui ne s'effaceront jamais;
Tels que les flots pressés des humides abîmes
Roulent sous l'aquilon leurs blanchissantes cimes
Que dore en passant de ses traits
Le soleil au sein des nuages;
Ou que, sur les cimes sauvages
Des pics élancés dans les cieux,
Les aigles, en ouvrant leurs ailes,
Brillent aux voûtes éternelles
Pour disparaître ensuite aux yeux.

Henri quatre et Sully que la France révère,
Dont les noms sont encor bénis dans la chaumière,
S'éloignaient en s'entretenant,
Lorsque Louis parut et baptisa son âge,
Et trois fois à l'Europe imposa son servage,
Mais enchaînait en éclairant.
Quelle suite noble et fameuse,
Quelle couronne glorieuse
Pour un guerrier triomphateur!
La force s'allie au génie
Annonçant par leur harmonie
Le siècle civilisateur.

Mais voici les grands jours des tempêtes civiles,
Où les trônes tremblants sur leurs bases fragiles
Voyaient gonfler avec effroi
La lave des volcans, les fureurs populaires,
Qui débordent partout sur leurs pieds séculaires
Et ne respectent plus de loi.
En vain les rois contre l'orage
Des vieux restes de l'esclavage
Veulent élever un rempart,
La liberté qui les anime
Donne à ses fils l'élan sublime
Et triomphe de toute part.

Les voilà, ce sont eux! l'Europe est leur histoire,
Et cent lieux immortels, éternisant leur gloire,
Consacrent leurs noms à jamais.
Les échos du Kremlim, la voix des pyramides
Sans cesse rediront dans les siècles rapides
Les exploits des soldats français.
Triomphante, leur aigle altière
Au front de l'Europe entière
Flotta de Cadix à Moscou.
Les rois qui disaient à ces braves :
Soumettez-vous, soyez esclaves,
Pleins de terreur fuyaient partout.

Ils passaient, ces héros tout couverts de poussière,
Les yeux étincelants, la démarche guerrière
Comme ils l'avaient dans les combats.
Et les chevaux serrés en colonnes volantes,
Secouant dans les airs leurs narines brûlantes,
Faisaient gronder l'arc sous leurs pas.
Comme aux jours de la république
De loin la phalange héroïque
Venait passer devant ses yeux;
Et le vieux soldat de l'empire
Ému, troublé jusqu'au délire,
Tendait ses bras tremblants vers eux.

Napoléon paraît dans la foule immortelle,
Dont la gloire vivra, grandissante, éternelle,
Quand à son aspect le soldat,
Saisi d'enthousiasme, hélas! se croit encore
Aux jours glorieux où, dans les déserts du Maure,
Sous lui jadis il triompha.
En vain il l'appelle, il s'écrie :
Avec vous loin de la patrie,
Je combattais sur le Jourdain...
Le charme tout-à-coup s'efface,
Il n'aperçut plus dans l'espace
Que l'arc blanchi par le matin.

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2013-02-23T01:50:00+01:00

Au Canada de François Xavier Garneau

Publié par Stéphanie
Au Canada

de François Xavier Garneau



« Pourquoi mon âme est-elle triste? »
Ton ciel est pur et beau; tes montagnes sublimes
Élancent dans les airs leurs verdoyantes cimes;
Tes fleuves, tes vallons, tes lacs et tes côteaux
Sont faits pour un grand peuple, un peuple de héros.
A grands traits la nature a d'une main hardie
Tracé tous ces tableaux, oeuvres de son génie.
Et, sans doute, qu'aussi, par un dernier effort,
Elle y voulut placer un peuple libre et fort,
Qui pût, comme le pin, résister à l'orage,
Et dont le fier génie imitât son ouvrage.
Mais, hélas! le destin sur ces hommes naissants
A jeté son courroux et maudit leurs enfants.
Il veut qu'en leurs vallons, chassés comme la poudre,
Il ne reste rien d'eux qu'un tombeau dont la foudre
Aura brisé le nom que l'avenir, en vain,
Voudra lire en passant sur le bord du chemin.
De nous, de nos aïeux la cendre profanée
Servira d'aliment au souffle de Borée;
Nos noms seront perdus et nos chants en oubli,
Abîme où tout sera bientôt enseveli.

II
Ainsi chantait ma muse et sa lyre plaintive,
Comme le vent du soir, murmurait sur la rive;
Mais les échos muets étaient sourds à sa voix.
Et le peuple qu'autrefois
Enthousiasmaient ses chants, enivrait son histoire,
Peu soucieux de sa gloire,
S'endormait maintenant pour la première fois.
Hélas! dans son insouciance
Il passe comme un bruit qu'on oublie aussitôt:
Rien de lui ne dira son nom ni sa puissance;
Il s'éteindra comme un flot
Qui se brise sur le rivage,
Sans même à l'oeil du matelot
Laisser empreinte son image.

Où sont, ô Canada! tes histoires, tes chants?
Tes Delucs, tes Rousseaux, l'honneur de l'Helvétie,
Tous ces hommes enfin qu'illustrent les talents,
Qui font un peuple fier, grandissent la patrie,
Font respecter au loin son nom, ses lois, ses arts,
Et, pour sa liberté, lui servent de remparts?
L'étranger cherche, en vain, un nom cher à la science.
Notre langue se perd, et dans son indigence
L'esprit, ce don céleste, étincelle des Dieux,
S'éteint comme une lampe, ou comme dans les cieux
Une étoile filante au funeste présage.
Déjà, l'obscurité nous conduit au naufrage;


Et le flot étranger envahissant nos bords
De nos propres débris enrichit ses trésors.
Aveuglés sur le sort que le temps nous destine,
Nous voyons sans souci venir notre ruine.
Ô peuple subjugué par la fatalité,
Tu sommeilles devant l'oracle redouté.
Il rejette ton nom comme un arbre stérile,
Que l'on veut remplacer par un scion fertile.
Il dit: laissons tomber ce peuple sans flambeau,
Errant à l'aventure;
Son génie est éteint, et que la nuit obscure
Nous cache son tombeau.


III
Pourquoi te traînes-tu comme un homme à la chaîne,
Loin, oui, bien loin du siècle, où tu vis en oubli?
L'on dirait que vaincu par le temps qui t'entraîne,
À l'ombre de sa faulx tu t'es enseveli?
Vois donc, partout, dans la carrière,
Les peuples briller tour-à-tour,
Les arts, les sciences et la guerre
Chez eux signalent chaque jour.

Dans l'histoire de la nature,
Audubon porte le flambeau;
La lyre de Cooper murmure,
Et l'Europe attentive à cette voix si pure
Applaudit ce chantre nouveau.

Enfant de la jeune Amérique,
Les lauriers sont encore verts;
Laisse dans sa route apathique
L'Indien périr dans les déserts.

Mais toi comme ta mère, élève à ton génie
Un monument qui vive dans les temps;
Il servira de fort à tes enfants:
Faisant par fétranger respecter leur patrie.

Cependant, quand tu vois au milieu des gazons
S'élever une fleur qui dévance l'aurore,
Protège-la contre les aquilons
Afin qu'elle puisse éclore.

Honore les talents, prête-leur ton appui;
Ils dissiperont la nuit
Qui te cache la carrière:
Chaque génie est un flot de lumière.


IV
Ô peuples fortunés! ô vous! dont le génie
Au monde spirituel découvrit jusqu'aux Dieux,
Qui brillez dans les temps comme l'astre des cieux,
L'esprit est immortel, et chaque oeuvre accomplie
Par sa divine essence est et sera toujours;
Dieu même n'en saurait interrompre le cours.
Ainsi Rome et la Grèce éternisant leur gloire,
À l'immortalité léguèrent leur mémoire.

L'Europe rajeunie, instruite à leurs leçons,
Poursuivit les travaux des Plines, des Platons;
Et l'homme remontant ainsi vers la nature,
Élève au créateur toujours la créature.
Mais pourquoi rappeler ce sujet dans mes chants?
La coupe des plaisirs effémine nos âmes;
Le salpêtre étouffé ne jette point de flammes:
Dans l'air se perdent mes accents.

Non, pour nous plus d'espoir, notre étoile s'efface,
Et nous disparaissons du monde inaperçus.
Je vois le temps venir, et de sa voix de glace
Dire, il était; mais il n'est plus.
Ma muse abandonnée à ces tristes pensées
Croyait déjà rempli pour nous l'arrêt du sort,
Et ses yeux parcourant ces fertiles vallées
Semblaient à chaque pas trouver un champ de mort.
Peuple, pas un seul nom n'a surgi de ta cendre;
Pas un, pour conserver tes souvenirs, tes chants,
*** Ni même pour nous apprendre ***
S'il existait depuis des siècles ou des ans.

Non! tout dort avec lui, langue, exploits, nom, histoire;
Ses sages, ses héros, ses bardes, sa mémoire,
Tout est enseveli dans ces riches vallons
Où l'on voit se courber, se dresser les moissons.
Rien n'atteste au passant même son existence;
S'il fut, l'oubli le sait et garde le silence.

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2013-02-23T01:49:00+01:00

A lord Durham de François Xavier Garneau

Publié par Stéphanie
A lord Durham

de François Xavier Garneau



Salut à toi, Durham, au caractère fort,
Et sois le bien-venu parmi les fils du Nord.
Toi qui marchas toujours droit, grand dans la carrière;
Qui n'as jamais fléchi, ni regardé derrière;
D'un principe sacré, l'espérance et l'appui,
On te dit au Sénat aussi stable que lui.
Sur cette terre vierge où tu viens de descendre,
Les coeurs sont vifs, mais droits, et sauront te comprendre:
Le champ est vaste et noble, il est digne de toi.
Si, l'orage, en passant, creusa dans un endroit,
Profondément le sol, objet de sa furie,
Ce malheur est commun à plus d'une patrie.
Quel pays n'a pas eu ses troubles, ses malheurs!
Les peuples comme l'homme ont leurs jours de douleurs!
C'est au chef prévoyant à refermer la plaie,
En jetant loin de lui la sanguinaire claie,
Instrument suranné d'un pouvoir ombrageux.
Jette un voile d'oubli sur ces temps malheureux;
Pardonne. Le pardon est un noble apanage;
Par là, vraiment, de Dieu nos Rois sont une image.
Et si jamais un jour, ils demandaient nos bras,
Tu verras des guerriers braves dans les combats;
Ils sauront racheter une erreur de leurs frères,
Et mourir noblement, pour le Roi de leurs pères.
Voilà, Durham, l'espoir d'un peuple qui toujours
Fut fidèle à son Roi, même aux plus mauvais jours.
Quand la France oubliait sur ces rives lointaines
Nos ayeux; eux là bas combattaient sur les plaines
De Ste. Foy! Durham, l'avenir le verra,
Sur ce grand continent le Canadien sera
Le dernier combattant de la vieille Angleterre.
Ensemble tous les deux tombés sur cette terre,
Au milieu du fracas, le flot républicain
De leurs nobles débris ne voudra laisser rien.
Mais pourquoi dévoiler des jours qui sont à naître?
Hélas! nous, orphelins, ne serons plus, peut-être.
Notre sang, notre nom, c'est le crime d'Adam,
Que le père transmet jusqu'au dernier enfant.
Ah! quel homme! que Dieu! couvrira cette trace?
Le préjugé la creuse, et rien, rien ne l'efface.
Pourquoi donc nous, enfans de ce même pays,
Ne serions-nous pas tous des frères, des amis?
Nos ayeux, autrefois, ne formaient qu'un empire,
Que le tems, dans son cours, mit un siècle à détruire.
Sous d'autres cieux lui-même il nous a réunis;
Et le même drapeau nous verrait ennemis!
C'est le pur sang Normand qui coule dans nos veines, -
Des Talbots, des Richards, de ces grands Capitaines
Qui portèrent si loin la gloire de ton nom,
C'est ton sang le plus noble, ô toi, fière Albion!
Toi, Durham qui descends des preux de la Neustrie,
Cimente l'union; que ton nom nous rallie.
Écrase sous tes pieds la haine et les discords
Qui couvrirent nos champs de carnage et de morts.
Comme des ennemis animés de vengeance
Deux partis tous les jours se trouvent en présence;
Chacun a sa devise et chacun son drapeau.
Lance ces signes vains du tragique tréteau;
Et que chacun soumis à la même justice,
N'ose pas demander, dans sa noire malice,
La fortune et le sang d'un ami, d'un voisin,
Pour s'enrichir ainsi d'un ignoble butin.
Combien la haine aveugle! il est tel qui préfère
Aider un étranger à secourir son frère.
Le sang, le nom devient cause d'exclusion:
Triste et funeste effet de la dissention.
Peuple étranger, dit-on, là bas sur cette terre
Vous avez de César mérité la colère;
Que de Jérusalem le temple renversé
Fasse voir aux Hébreux que Titus a passé!
Durham ferme l'oreille aux conseils de vengeance,
D'un peuple sans appui prends sur toi la défense.
Oui, sois juste pour tous; mais non, ne souffre point
Que le puissant haineux dépouille l'orphelin.
Réforme les abus, remonte vers leur cause;
Que ton oeil pénétrant dévoile toute chose.
La Constitution a mis entre tes mains
Son sceptre et son pouvoir: de tous ces grands engins
De tant de bien, de mal, l'usage est difficile;
Mais avec un coeur droit, tout nous devient facile.
L'édifice est ici bien moins vaste et moins grand
Que celui que tu sus, d'un bras ferme et puissant,
Dépouiller en un jour de ses trappes gothiques,
Reste de la frayeur des pouvoirs despotiques,
Quand les barons Normands élevaient leurs châteaux
Sur la pointe d'un roc hérissé de canaux.
L'oeil exercé, d'abord, en aperçoit les vices;
Et faits en ce moment, de sages sacrifices
Lui rendraient tout l'éclat d'un système parfait,
Où l'utile et le grand, tout se réunirait.

Moi, j'aime la beauté d'un souvenir antique,
J'aime à voir au Sénat un nom grand, historique;
Je crois voir les exploits de célèbres ayeux,
Et leur gloire renaître ainsi devant mes yeux.
Il faut laisser au coeur parler la poésie.
Que l'âme deviendrait sans elle rétrécie!
Je crains le froid calcul d'un Barême envieux,
Quand il parle au Sénat d'un peuple malheureux.
Washington, je crois voir baisser ton Capitole;
Je tremble pour le sort du peuple Séminole,
Car devant les petits les faibles ne sont rien;
On sait qu'un parvenu fut rarement humain.
Ô! vous, chers Canadiens, quelle est la main habile
Qui pourra gouverner votre barque fragile?
Craignez l'appât trompeur d'un trop vaste océan,
L'Union est pour vous un théâtre trop grand.
Notre langue, nos lois, pour nous c'est l'Angleterre;
Nous perdrons langue et lois en perdant cette mère.
Elle a souvent juré de nous les conserver;
L'honneur et l'intérêt la feront adhérer
À ce serment sacré, resté loi de l'empire,
Et que rien ici bas ne peut rompre ou détruire.
Le Canadien, 8 juin 1838.

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